Slow Technology : faites perdre le contrôle aux utilisateurs

Dans un environnement saturé de technologies interactives, les gens créent, stockent et partagent du contenu digital à une échelle jamais atteinte auparavant. Parmi ces contenus, des milliards de photographies digitales sont réalisées chaque jour. Contrairement aux photos papiers, les photos numériques manquent de présence durable. Fragmentées entre plusieurs appareils ou plateformes online, croissant à une vitesse rapidement incontrôlable, elles demandent plus d’effort pour être triées, organisées, préservées… et ainsi finalement, le plus important, pour constituer une expérience et des objets de mémoire, de souvenirs, de réflexion.

Ces nouveaux usages et cette dissemination des contenus personnels soulèvent de nombreuses questions pour les chercheurs et concepteurs de technologies interactives. Comment faire en sorte que ces collections de photos digitales qui s’amassent inlassablement sur nos smartphones et autres FlickR / Instagram ne se perdent pas dans les méandres de l’oubli numérique ? Comment redonner du sens à ces contenus si personnels que nous n’apprécions plus car leur quantité et leur accumulation incessante ? Ce sont les questions que se sont posées des chercheurs anglosaxons, menés par William Odom, jeune chercheur du groupe IHM à Carnegie Mellon University.

C’est ainsi qu’est née la PhotoBox, en tant que « technology probe », objet de recherche en design. Pour contrer la perte de sens liées à la production rapide de photos digitales, pourquoi ne pas ralentir la consommation ? Créer une « Slow Technology », qui pourrait supporter à travers le temps une expérience utilisateur positive de reflexion et de revisitation du passé. « L’une des clés pour apprécier la masse de nos photographies digitales est de renoncer à un certain contrôle » disent les chercheurs.

La PhotoBox : concevoir pour la lenteur, l’anticipation et la revisitation

photobox home

La PhotoBox intégrée dans l’environnement domestique

Le principe de la PhotoBox est simple : une boîte de bois intégrant une imprimante Bluetooth cachée. Connectée au compte FlickR de l’utilisateur, la PhotoBox imprime occasionnellement une photo, sélectionnée aléatoirement au sein de la collection de photos familiales. Une fois imprimée, la photo, à l’abri des regards dans l’écrin de la boîte, va attendre patiemment d’être découverte.

Le design de la PhotoBox a par ailleurs été pensé pour s’intégrer aux autres objets de la maison tout en prenant de la distance par rapport aux objets technologiques modernes. En bois, elle évoque le côté chaleureux des objets domestiques anciens.

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Un design qui contraste avec les objets technologiques

La PhotoBox ne nécessite aucune attention de la part de l’utilisateur. Ici, on lui ôte délibérément tout contrôle. Les utilisateurs ne choisissent ni ce qui est imprimé, ni la fréquence d’impression des photos (qui est aléatoire, de 2 à 3 fois par mois environ). Ce choix de conception a été fait intentionnellement, pour contraster avec le caractère toujours disponibles et toujours connectés de nombreux appareils électroniques modernes. Des recherches ont en effet montré que céder de l’autonomie à un système interactif peut créer de nouvelles expériences d’interaction avec du contenu digital. Tout est basé ici sur l’agréable surprise de découvrir, une fois de temps en temps, la photo imprimée d’un moment passé. Le caractère aléatoire de l’impression introduit un côté disruptif et non familier. Les utilisateurs peuvent ainsi revisiter une expérience passée, via un support matériel (la photo imprimée qui passe d’un statut digital à un statut tangible) qui implique un perception de durabilité.

La PhotoBox en tant que ‘Technology Probe’ : étude de terrain sur 14 mois

La PhotoBox a été initialement développée comme un objet de recherche en design, un Technology Probe. En clair, un objet technologique que l’on intègre pendant une longue durée dans l’environnement quotidien d’utilisateurs dans le but d’étudier son usage, ses impacts et son expérience utilisateur. Le but de l’étude de Odom et al. (2014) était donc d’explorer comment le fait de ralentir la « consommation » de photographies digitales et les matérialiser pouvait générer de l’anticipation tout en créant un espace pour la réflexion et la revisitation des souvenirs liés à ces archives numériques.

box

Une imprimante Bluetooth cachée dans l’objet

L’étude de terrain a été menée au sein de trois foyers américains (2 couples et une colocation de 5 personnes), où ont été installées des PhotoBox durant 14 mois. Au moins un participant par foyer avait un compte FlickR, avec une large collection de photos. Deux fois par mois, des entretiens ont été menés avec les participants pour documenter leurs expériences.

Durant les premiers mois, la plupart des utilisateurs ont ressenti de la frustration au sujet de ce concept de Slow Technology et ont indiqué qu’ils préfèreraient accélérer le processus d’impression des photos. Les premières semaines, entraînés par l’excitation liée à la nouveauté de l’objet, les participants ouvrent la boîte quotidiennement pour voir si une photo est apparue ou non. Mais peu à peu, la tension s’installe et l’impossibilité de contrôler l’objet devient frustrante. Puis, après un certain temps, les participants ont apprécié le rythme créé par l’objet, le plaisir de l’anticipation et le fait que ce rythme leur permettait une vraie réflexion sur l’image et le souvenir associé. « J’ai enfin compris pourquoi la boîte imprime si peu de photos. Ca les rend spéciales. » dit un participant. Chez les colocataires, les photos imprimées sont devenues des objets de conversation et d’échange : « Ca a été une expérience très intéressante. Jamais nous ne nous serions assis tous autour de mon PC pour regarder et rire de l’une de mes photos comme nous l’avons fait. » déclare Heather. La matérialité des photos a aussi été soulignée comme une transition dans le regard qu’on porte sur les images. Une relation s’installe avec l’objet, on recommence à les accrocher sur le frigo ou à les mettre dans son portefeuille.

L’étude a donc montré un changement d’attitude intéressant au sujet de la slow technology, de la frustration à l’acceptation. Les participants ont utilisé les photos pour repenser aux évènements passés. Les réactions ont également montré chez les participants un intérêt renouvelé et une meilleure appréciation de leurs collections photos FlickR. Enfin, cette expérience de Slow Technology provoqua aussi une chez les participants une réflexion profonde sur le rôle de la technologie dans leur vie quotidienne. Pour l’anecdote, l’un des participants décida même de désactiver momentanément son compte Facebook pour mieux apprécier les contacts humains.

Dans un monde où la technologie est omniprésence, les gens peuvent trouver une vraie valeur dans le fait de ralentir le rythme. Nous avons tous ces appareils – smartphones, tablettes, télévisions, objets connectés – qui se battent pour attirer notre attention. Les gens à qui nous avons confié une PhotoBox sont venus à apprécier l’utilité d’une technologie qui est en arrière-plan.

Slow Technology : PhotoBox, quels enseignements pour la conception des systèmes interactifs ?

En termes de conception, la combinaison rythme lent et caractère aléatoire de l’impression ont été efficaces pour créer de l’anticipation. Les participants ne sachant ni le nombre de photos imprimées dans le mois, ni le moment de leur impression, ni même leur contenu, leurs expériences « inattendues » ont pris plus de valeur. Malgré tout, ces aspects ont également été source de frustration. C’est toute la complexité de concevoir pour l’anticipation : les gens désirent être en contrôle mais l’expérience positive peut émerger si le contrôle est cédé au système d’une manière qui fait sens. Equilibrer ces deux préoccupations est un art difficile et imprévisible.

L’étude a aussi montré comment la présence matérielle des photos dans la maison joue un rôle important dans la revisitation et la reflexion sur ce contenu digital personnel. L’impression des photos a soutenu des pratiques d’intégration de ces souvenirs dans la vie quotidienne (accrochage sur le frigo, s’endormir en regardant une photo et la mettre sous son oreiller, mettre la photo dans son portefeuille etc). Ces résultats montrent de nouvelles opportunités de traiter le contenu digital pour le mettre en valeur et lui donner plus de sens. Cependant, certaines photos ont également créé des émotions négatives quand elles faisaient resurgir des moments passés dont l’utilisateur n’était pas désireux de se souvenir. C’est donc une préoccupation importante que devront avoir les concepteurs qui voudront créer ces expériences de revisitation de moments passés.

Enfin, cette étude a également montré comment les gens vivent avec une Slow Technology. Si les participants ont eu du mal au début à accepter le rythme lent et l’inaction du prototype de PhotoBox, ils ont ensuite accepté ces contraintes tout en reconsidérant leur vision du rôle de cet objet dans leur quotidien. La PhotoBox a mené les participants à reconsidérer le rôle de la technologie dans leur quotidien et parfois même à changer leurs routines. Au-delà de son rythme, son caractère non intrusif, son côté « Background Technology » peut aussi être une base d’inspiration pour les concepteurs.

En conclusion, la PhotoBox est un objet qui a été conçu pour ré-engager les gens avec leurs photos numériques. Il s’agit ici de repenser les technologies et la façon dont elles peuvent s’intégrer de manière moins invasive dans notre environnement quotidien. De repenser également le « contrôle absolu » des utilisateurs pour créer des expériences nouvelles, stimulantes, d’agréable anticipation.

Références

  • Odom, W., Sellen, A., Kirk, D., Banks, R., Regan, T., Selby, M., Forlizzi, J., Zimmerman, J. (2014). Designing for Slowness, Anticipation and Re-Visitation: A Long Term Field Study of the Photobox. In In proceedings of SIGCHI Conference on Human Factors in Computing Systems. Toronto, Canada. CHI ’14. ACM Press.
  • Odom, W., Selby, M., Sellen, A., Kirk, D., Banks, R., Regan, T. (2012). Photobox: On the Design of a Slow Technology. In Proceedings of Designing Interactive Systems, Newcastle, UK. DIS ’12. ACM Press.
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3 réflexions sur “Slow Technology : faites perdre le contrôle aux utilisateurs

  1. De rien, Julien ! J’ai rencontré ce jeune chercheur (très doué soit dit en passant) lors d’une conférence et à l’époque il avait créé la PhotoBox mais pas encore lancé son étude terrain. L’idée et les principes derrière sa création sont super inspirants. J’espère que ça va donner des idées à certains pros sur la façon dont on peut concevoir des expériences utilisateurs particulières.
    Ce que j’aime aussi là-dedans, au-delà de l’UX de l’objet, c’est que le prototype est utilisé comme objet de recherche. C’est une méthode connue en design (cf. les cultural probes de Gaver) mais je l’avais rarement vu si bien documentée avec un objet techno. Le fait que l’objet soit introduit dans les foyers et qu’on voit à long terme ce que les gens font avec, ce qu’ils aiment ou non, et comment ça va impacter leur vie. Ce sont des mois de boulot mais super instructifs. Dans les articles, il y a beaucoup plus d’extrait d’entretiens (j’ai beaucoup synthétisé) et on comprend pleins de choses à travers le dialogue des utilisateurs ! Et sinon, je crois avoir compris qu’ils comptent maintenant en concevoir des vraies, même si le but était pas du tout commercial à la base. Tu auras donc peut être un jour ta Photobox à la maison 🙂

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